Revue du Professeur Serge Ouaknine

Universite du Quebec a Montreal

1994

Les portes de la memoires

En ecrivant l'evocation d'une porte, d'un seuil, Marc Eliany touche a l'heraldique, a la force du signe, simple comme un drapeau. Sa peinture est en echarpe comme un drape qui aurait reduit les rythmes, les elans a l'essentiel.

Du Maroc, il ne peint pas l'objet figuratif mais les signes forts, nouvelle transfiguration des lieux de son enfance.

Ses portes sont ses peaux. Elles nous convient a franchir le seuil de la toile pour le corps entier de sa memoire, les sensations de son appartenance. Marc Eliany est interpelle par la joie des seuils, des portes, metaphores des passages. La porte est par excellence le signe de l'Exode, de la transition du nomadisme terrestre au nomadisme celeste jusqu'au Saint des Saints infranchissable du Temple.

La porte est encore exil. Une errance. Une perte. Mais la porte est aussi celle du savoir,

un livre a ouvrire et a franchir.

Aussi dans cette allegorie des toiles de Marc Eliany, je ne lis pas la nostalgie mais un desir de reappropriation de toutes les portes et murs et paysages de son Maroc natal.  Un pas vers sa spiritualite fervent, coloree et sa farouche sensualite.

Il y a de la fantasia dans la trace de son pinceau et du silence soudain sur ses plages vides.

Il entre dans l'ordre d'une conception abstraite car au-dela de toute porte peut surgir le champ du sacre.

Bleu de Chaouen. Blanc de Sale. Ocre des remparts. Or embrase des cuivres. Or diamente des pilons et des plateaux ciseles. Vert emeraude, acide presque des portes de bois, des echoppes et des maisons du nord. Rouge sang. Orange barbare. Pourpre et noire viellis, bronze poussiereux du sud. Cramoisi de Marrakesh. Bleu celeste d'Essaouira. Blanc gifle d'Agadir de tant d'eclats dans la lumiere. Glacis multicolore de ses  mosaiques andalouses,

de ses orfevreries ommeyades.

Les parquets rejoignent les fractale d'un ordinateur medieval. Les formes comme des equations cosmiques - pour ne faire aucune illustration de Dieu. Allah le veut. Mais qu'en est il de la parole? Elle si voluble. Parole du negoce. Parole de l'inquietude et de la seduction. Elles sont pour moi definitivement associees a des odeurs. Peindre le Maroc serait retracer le chemin olfactif des ruelles. De ses portes aux milles cuisines quand le labyrinthe des yeux s'associe aux remous des pas inegaux. Tous les sens sollicites en chaque instant quotidien.

Il n'est pas de peinture abstraite qui puisse entrer en concurrence  avec l'immense fresque des souks. Il n'est pas de figuration possible de l'allegorie altiere des campagnes. De ses fellahs dont la harangue habite la ville. Il n'est pas de geste plus civilise que ses jardins insoupconnes derriere des portes modestes. Car l'Islam oblige le possedant a la pudeur.

La femme, un jardin intime. Chaque seuil est une attente. L'architecture des portes quasi metaphysique. Divines proportions de leurs forces et desuete certitude sur ce quelles protegent.

Les portes sont dans toutes les mythologies les allees de l'Enfer ou du Paradis. Au Maroc comme dans tout l'Orient, les portes sont associees aux sanctuaires de la priere et a l'erotique de la maison. Passer une porte arabe c'est entendre ce que hospitalite veut dire:

l'acces a la demeure de l'autre. A sa loi. Un equilibre familier entre la chambre close et le patio, entre la terrasse des sommeils d'ete et le ciel toujours proche d'un halo de paroles.